On l’écoute raconter l’histoire de Rosaly – la deuxième entreprise qu’elle a fondée – et on se prend à l’imaginer face aux investisseurs. Nul doute que le pitch soit brillant. La jeune femme choisit ses mots avec soin, les déroule très vite et dégage une énergie communicative.
Précision et endurance. Arbia a quelque chose d’une machine, dans le bon sens du terme : une fusée sur sa lancée, qu’on ne fera pas dévier. Son parcours personnel – un diplôme et un pays conquis, arrachés de haute lutte – en témoigne. Et pourtant, il y a autre chose. Au-delà du business model, Arbia s’aventure sur les chemins du sens, de l’engagement… du Bien, en réalité. Elle fait partie de ceux qui ont décidé de « sauver le monde ». C’est donc avec une conviction souriante qu’elle expose sa volonté de « révolutionner la paie en France et en Europe, de redonner le pouvoir aux salariés » et d’aider les plus précaires à mieux gérer leur budget.
Alors… grain de sable dans les rouages, ou supplément d’âme ?

Une éternelle insatisfaite

Arbia Smiti, 36 ans, se décrit comme « Serial Tech Entrepreneur ». Créatrice du site Carnet de Mode en 2011, elle a commencé par ouvrir sa marketplace à une époque où le modèle n’avait pas encore explosé. Après avoir réuni plus de 2 500 créateurs, Arbia vend en 2017 et assure le passage de relais durant un an.
Après quoi elle se met à construire un nouveau projet entrepreneurial. Une drogue dure ? Il semble que oui. « Après Carnet de mode, je me suis retrouvée face à cette fameuse page blanche. Que faire ? Quelle direction ? Une chose était sûre, je voulais remettre une pièce dans la machine et refaire un tour de grand 8. Car disons-le, l’entrepreneuriat est une attraction à sensations fortes », écrivait-elle en juillet dernier.

Classée par plusieurs magazines dénicheurs de talents (30 under 30 – Forbes; 10 tech influencers in Europe – Wired, etc.), la jeune femme se montre très exigeante envers elle-même. « Je suis une éternelle insatisfaite, c’est horrible ! C’est le cas de tous les entrepreneurs. Et moi, en tant qu’ingénieur, j’ajoute des jalons partout. Je vis avec des objectifs, tout le temps. »

« La moitié des Français ont des fins de mois difficiles »

Pour lancer Rosaly, Arbia a dû plus que jamais jongler avec les objectifs et le calendrier. « Au départ, je cherchais le projet qui coche toutes les cases : grand marché, forte demande, scalabilité, excellent time-to-market, product market fit évident… Et j’y ai ajouté ma condition : l’impact. Se battre et engager une équipe pour faire changer les choses, voilà mon nouveau leitmotiv. »
Après avoir pris (beaucoup) de cafés avec une centaine de ses pairs, pour tester ses idées, Arbia se lance, confortée par la crise des Gilets Jaunes et la polarisation d’un sujet dans la vie du pays : le pouvoir d’achat.

« Plus de la moitié des Français vivent des fins de mois difficiles et les deux tiers d’entre eux dépassent leur découvert bancaire au moins une fois dans l’année. Pour éviter les crédits à la consommation, une solution simple existe – depuis longtemps : l’acompte sur salaire. Le salarié est en droit de demander à son employeur – qui ne peut le lui refuser – de lui verser la part de salaire correspondant aux heures déjà effectuées. Cependant, ces demandes d’acomptes sont fastidieuses à traiter pour les DRH – et délicates à formuler pour les salariés. »

C’est ainsi que naît Rosaly : en intermédiation. L’app est vendue sur abonnement aux employeurs qui la mettent à disposition de leurs équipes. Le salarié visualise le salaire correspondant aux heures travaillées dans le mois, fait sa demande d’acompte en un clic… et Rosaly avance les fonds. Ou plutôt, les banques partenaires de Rosaly. « Nous réglons les taux d’intérêt », explique Arbia.
Arbia s’aide-t-elle elle-même en aidant les autres ? Le « syndrome du soignant » n’est jamais bien loin. Quoiqu’il en soit, les salariés qui font appel à Rosaly n’ont que des avantages à en retirer.

« En mars, j’ai tout remis à plat : serais-je assez smart pour basculer si nécessaire ? »

Ce business model était prêt lorsque le confinement a débuté. Et d’un coup, la crise est venue ébranler toutes les conviction d’Arbia. « Je me suis remise en cause, vraiment. D’abord parce que l’ensemble de ma roadmap était chamboulée : au mois de mars, on était en pleine levée de fonds, on discutait avec des VC européens quand tout a été gelé. Mais aussi parce qu’une crise, ça rebat les cartes : ça crée de nouvelles opportunités, ça produit des gagnants et des perdants… De quel côté allais-je me retrouver ? Est-ce que je devais m’accrocher ou passer à autre chose ? Etais-je assez smart pour basculer vers un autre modèle si nécessaire ? »

Finalement, la crise valide la pertinence de l’offre de Rosaly – et Arbia décide de foncer. « J’ai été agréablement surprise de voir combien le confinement a accéléré la réflexion des entreprises sur leur impact social, sur le bien-être des salariés. Avant, les patrons ne touchaient pas toujours ces sujets du doigt. Maintenant, ça leur parle. Dès que j’ai pris cette décision, tous les doutes qui m’ont rongée durant deux mois se sont envolés. »

Un sentiment d’urgence permanent

En ce mois de septembre, Arbia vient de relancer les levées de fonds, avec l’objectif d’en boucler une au quatrième trimestre 2020. « Nous venons de démarrer des pilotes avec deux grands groupes – plusieurs milliers de salariés. » La jeune femme lutte contre un sentiment d’urgence permanent : « Je suis très impatiente, j’essaie depuis toujours d’apprendre à gérer ça. Je cours. Parce que j’ai communiqué sur mon projet, parce que mes concurrents se dévoilent : j’ai une avance de plusieurs mois et je veux la garder. »

Arbia est tunisienne, elle vient d’une famille modeste dans laquelle la femme tient peu de place. « J’ai toujours rêvé de partir, de quitter ce pays où les jeunes diplômés se retrouvent au chômage. Le seul moyen d’y arriver pour moi, c’était de briller à l’école et de décrocher une bourse. »
Alors, Arbia se lance à corps perdu dans les études et signe le parcours parfait de la « migration des élites ». Une étape après l’autre, elle se retrouve dans une école d’ingénieurs – un établissement choisi au hasard dans une liste imposée. Ce sera donc l’Ecole supérieure du Bois, qu’elle espérait créative… « mais avec 8h de calculs par jour, c’était tout sauf créatif ! » Arbia s’accroche jusqu’au diplôme – pas le choix, tous ses frais sont prix en charge à cette condition – et à l’issue de ses études, elle peut enfin réaliser son rêve : entreprendre.

« Pour ma deuxième boîte, j’ai envie de m’amuser »

Elle passe un an et demi chez L’Oréal, au marketing, où elle se forme à l’e-commerce, puis elle se lance. Et elle apprend. « J’ai tout appris : à créer un réseau, à entendre mille non avant d’avoir un oui, à recruter, à licencier mes premiers salariés en pleurant, à mieux recruter… » A l’époque de Carnet de Mode, Arbia était seule aux commandes.
Pour Rosaly, c’est différent : « J’ai un associé, qui est CTO. Nous sommes au début de notre relation. Avec un associé, on s’amuse beaucoup plus et pour ma deuxième boîte, j’ai envie de m’amuser. On partage les meilleurs et les pires moments, on assume les décisions ensemble. C’est risqué, de s’associer, mais le jeu en vaut la chandelle. »

Au programme de ces prochains mois : passer en décembre le cap des 100 000 salariés sur l’app, avec cet autre KPI : « J’aimerais que 80% de nos utilisateurs ne soient plus dans le rouge depuis un an. Le plus important pour nous, c’est l’éducation financière. On essaie de sortir des fonctionnalités pour les aider à anticiper les prélèvements automatiques, par exemple. L’idée, c’est d’aller là où les FinTech ont raté la cible des cols bleus : sur le Personal Finance Management. »

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Portrait rédigé avec ♡ par Florence Boulenger

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