Il a un nom qu’on dirait tout droit sorti d’un roman de SF, un visage sur lequel s’entrechoquent la jeunesse et la concentration – et surtout une façon de se raconter qui bouscule l’interlocuteur. Marc de Zordo, fondateur de Getfluence.com, est direct.
Un véritable « humble » aussi – c’est très rare. « Je trouve ça fou d’avoir levé 5 millions sur une idée aussi conne. Je crois qu’ils ont récompensé l’exécution… Ça, vous ne l’écrivez pas hein ? Mais c’est vrai : je ne suis pas brillant. Je suis juste un bosseur. Et je n’hésite pas à m’attaquer aux marchés dont personne ne veut. »

Il ne s’en rend (vraiment) pas compte et pourtant… il a su repérer et capter une brèche, un marché à la fois prometteur et complètement sous-exploité. Et ça, c’est un vrai talent.

D’un côté les marques, désireuses de donner un coup de projecteur sur leurs produits. De l’autre, les médias presse, qui vendent des espaces publicitaires et des publi-rédactionnels (des « contenus sponsorisés ») et qui désormais les vendent… en ligne !

« Tout ça, c’est vieux comme le monde, c’est rentable… mais ça n’avait jamais été digitalisé. Le marché est devenu international tout en restant consommé de façon archaïque. Contrairement à la relation presse, qui elle s’est bien structurée en ligne, explique Marc. Alors j’ai lancé une place de marché : j’ai jeté une passerelle entre ces deux univers : les marques d’un côté, la presse digitale de l’autre. »

« Les médias comme les régies n’ont pas fait le job, parce que ce n’est pas fun, tout simplement. »

Getfluence annonce aujourd’hui 10 000 médias partenaires et un positionnement premium. L’entreprise se rémunère à la commission sur chaque transaction. A la réflexion, il est en effet stupéfiant qu’aucun groupe de presse n’ait pris la place avant elle. Le modèle est scalable, la demande soutenue, les campagnes de communication s’imposent presque d’elles-mêmes… que vouloir de plus ? « Les médias comme les régies n’ont pas fait le job, parce que ce n’est pas fun, tout simplement, estime Marc. Les annonceurs commandent un article et dans 70% des cas c’est la rédaction du journal elle-même qui l’écrit : on vend du texte, pas des bannières. »

Marc s’amuse. Les bannières, les premiers sites web, les Google Ads… il connaît tout ça sur le bout des doigts. Et son flair, il le travaille depuis longtemps : 2006… voire plus tôt encore. « Quand j’ai vécu mes premières aventures d’entrepreneur, j’avais 16-17 ans. Je ne me suis pas dit « Je veux être entrepreneur ». Mon objectif, c’était l’indépendance financière. Je viens d’un milieu social très modeste. J’ai grandi en banlieue parisienne, à Creil. On était six enfants. Mes parents, vous leur donnez 5 euros, ils en dépensent 20. Oui, j’ai voulu fuir. J’ai voulu être l’inverse d’eux. Leur précarité m’a traumatisé. Aujourd’hui j’espère qu’ils sont fiers de moi. Bien sûr que je recherche une forme de vengeance sociale. »

« Quand on m’a mis un ordinateur dans les mains, j’ai compris qu’en passant de l’autre côté de l’écran, je pouvais péter toutes les barrières sociales. »

L’issue, la chance, la voie de sortie, s’appellera Internet. « Quand on m’a mis un ordinateur dans les mains, j’ai compris qu’en passant de l’autre côté de l’écran, je pouvais péter toutes les barrières sociales. Je ne serais plus le lecteur, mais l’acteur. Il suffit de travailler et d’être curieux. »

Cette phrase-là – « Il suffit de travailler » – va revenir à plusieurs reprises, comme un refrain. Et pourtant… travailler autant n’est pas à la portée de tout le monde. Un autre talent que Marc se refuse. « J’étais très opportuniste, je regardais Capital, je cherchais des produits à lancer dans le digital. Pendant longtemps, j’ai lancé des tas de sites, mais qui ne m’ont jamais permis d’aller très loin : je découpais trop mon temps. »

« Au final ça représentait 30 sites Internet et un million de visiteurs en trafic mensuel. A l’époque du Sudoku, j’ai lancé le premier site français dédié. Pareil pour la Tecktonik. Bien entendu je ne connaissais rien ni à l’un, ni à l’autre. Et ainsi de suite ! Je n’arrêtais jamais. »

Vers la liberté

Concrètement, Marc travaille « comme un dingue » pendant 4 ou 5 ans et à 22 ans, il parvient à vendre sa première affaire pour 150 000 euros. « Ensuite pendant une poignée d’années, j’avais un peu d’argent, mais pas d’idées. J’hésitais, je vivotais. Je suis redevenu salarié. J’ai compris que beaucoup d’entrepreneurs français se contentaient de pomper une idée qui venait des Etats-Unis. Je n’arrivais pas à me fixer. »

Et puis un jour – il a alors 26 ans – un recruteur lui fait remarquer qu’il n’a pas du tout le profil d’un salarié. « Il m’a dit : « Je pourrais te prendre, à 4 000 net… mais en fait  je ne t’embaucherai pas car tu vas t’emmerder. C’est écrit que tu dois être à ton compte. »

Et c’est reparti ! Marc prend le chemin du conseil, qu’il croise – toujours – avec celui du Web. Il crée des applications mobiles. Et il compare les deux voies. « Quand on est consultant indépendant, on vend son temps. C’est très différent d’un site web ou d’une app : là, c’est le trafic qui vous rémunère. »

Pour devenir « vraiment libre » Marc va donc prendre une grande décision. « J’ai cessé de m’éparpiller. J’ai cessé de m’éparpiller. J’ai mis beaucoup de temps à identifier ce problème. Mais j’ai fini par comprendre qu’il fallait que je me focalise. J’ai appris ça sur le tas, mais vous savez, beaucoup d’entrepreneurs le disent : il faut rester focus. Cesser de vouloir tout tester. » Et bien sûr, apprendre à déléguer – cela va souvent de pair.

« Moi, je n’étais pas en capacité de racheter Internet. Je ne pouvais pas reprendre Le Figaro. »

En réalité, Marc capitalise sur ses expériences antérieures – « Un bête blog que j’avais lancé et qui recensait les business à créer à l’étranger me rapportait 300 euros par mois en contenus sponsorisés. Je me suis dit que si j’avais 200 sites de ce genre… »

Et c’est ainsi qu’on en vient à Getfluence. Durant deux ans, à nouveau, Marc se retrousse les manches. « J’ai racheté plein de sites, de plus en plus gros. Jusqu’au moment où, passant à peu près tout mon temps dans la boîte email à répondre à mes clients – exactement aux mêmes questions – je me suis dit qu’il fallait automatiser ces achats. »

L’histoire commence par une marketplace interne. « Mais ensuite je me suis rendu compte que plus je proposais de sites où acheter des contenus, plus les marques en voulaient. Or moi, je n’étais pas en capacité de racheter Internet. Je ne pouvais pas reprendre Le Figaro »

C’est quoi, le talent ?

Nous voilà en 2017. Getfluence voit le jour à Toulouse, la région où vit désormais Marc. Rapidement, le jeune homme (33 ans) embauche près de 30 collaborateurs. Il investit vite : pour accéder directement, ou presque, à l’échelon européen. La levée de 2021 lui permettra d’ouvrir encore 40 postes. « Quand j’étais gamin, conclut Marc, le top du top dans ma ville, c’était de devenir chef de rayon dans le supermarché Auchan d’à côté. C’est un métier que j’aime beaucoup – je l’ai exercé en fin d’études. Mais à l’échelle du monde c’est dommage de s’arrêter là. J’ai réussi à aller plus loin grâce à plusieurs éléments : j’ai poursuivi mes études (la meilleure décision de ma vie) et mon ex-femme a contribué à ma réussite par son soutien. Moi, ce sont mes copines qui m’ont éduqué – qui m’ont fait changer de façon d’être. J’avais plus à apprendre qu’à donner. Aujourd’hui, je travaille avec des gens bien plus talentueux que moi. Moi, j’ai simplement la carte de la persévérance. Ma réussite, ce n’est que du travail. »

On ne parviendra pas à lui enlever cette idée de la tête. On espère que le temps – ou nos lecteurs ? – seront plus éloquents que nous.

Les réseaux de l’interviewé

Société de l’interviewé

Portrait rédigé avec ♡ par Florence Boulenger

Partager cet article :